PSYCHANALYSTE & PSYCHOTHÉRAPEUTE

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L’inhibition : quand quelque chose nous arrête

Réflexion à partir de mon mémoire de master 2 de psychanalyse

Julien Jalia · 6 minutes de lecture

Il arrive qu’une personne sache faire quelque chose, souhaite même le faire, et s’en trouve pourtant empêchée. Prendre la parole, écrire, entreprendre : les capacités semblent présentes, mais leur exercice se dérobe. Ce qui paraissait possible devient difficile, parfois inaccessible.

C’est cette énigme qui m’a conduit à consacrer mon mémoire à l’inhibition. Que se passe-t-il lorsque quelque chose nous arrête ? Et que laissons-nous de côté lorsque nous ne voyons dans cet arrêt qu’un obstacle à surmonter ?

Une limitation qui interroge

Dans Inhibition, symptôme et angoisse, publié en 1926, Freud définit l’inhibition comme une restriction d’une fonction du moi : le travail, la marche, l’alimentation ou la sexualité. Elle n’est pas nécessairement pathologique. Le symptôme relève d’une autre logique : il constitue une satisfaction substitutive liée au refoulement. Cette distinction n’établit pas deux catégories étanches : une inhibition peut aussi avoir une valeur symptomatique.

Constater qu’une personne ne parvient plus à écrire ou à travailler ne suffit donc pas à comprendre son empêchement. Freud en décrit plusieurs mécanismes. Le moi peut renoncer à une activité pour éviter un conflit psychique. Il peut aussi restreindre ses activités parce qu’il est absorbé par une tâche particulièrement exigeante, comme le travail du deuil. Freud raisonne alors en termes d’énergie psychique, modèle théorique selon lequel ce qui est mobilisé d’un côté devient moins disponible ailleurs.

L’inhibition invite ainsi à examiner ce qui se joue dans une activité devenue difficile. Que représente-t-elle pour cette personne ? À quoi l’exposerait-elle si elle pouvait s’y engager ?

Ce qui s’arrête dans le désir

La lecture de Lacan m’a conduit à interroger le rapport entre inhibition et désir.

Le désir ne se confond pas ici avec une intention consciente. Vouloir entreprendre quelque chose ne signifie pas savoir tout ce que cet engagement implique pour soi. Prendre la parole peut engager une manière de se faire entendre ; réussir, modifier une relation ; choisir, conduire à renoncer à une place jusque-là occupée.

J’ai abordé l’inhibition comme un arrêt dans ce mouvement. Derrière une difficulté apparemment circonscrite, une question plus large se pose : quelle place prendre, que risquer, à quoi consentir ?

L’immobilité apparente n’exclut donc pas une dynamique psychique. Un mouvement peut être contrarié, retenu, neutralisé. L’arrêt devient lui-même un objet d’interrogation : qu’est-ce qui se trouverait engagé si ce mouvement devenait possible ?

Quand le sens immobilise

Dans son séminaire R.S.I., Lacan reprend l’inhibition à partir de l’articulation entre le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire. Il la rapporte au corps et à la fonction, et décrit un effet d’arrêt lié à l’intrusion de l’Imaginaire dans le champ du Symbolique.

Quelques repères permettent d’entrer dans cette proposition :

Nœud borroméen : trois anneaux noués, l’Imaginaire (images, identifications), le Symbolique (langage, relations) et le Réel (ce qui échappe à leur prise). Aucun anneau n’est pris dans un autre, mais les trois tiennent ensemble.
Les trois registres — Imaginaire, Symbolique et Réel — dans une représentation du nouage borroméen.

À partir de cette élaboration, j’ai exploré le rôle du sens dans l’inhibition. Donner un sens à ce que nous vivons permet de nous orienter. Mais une signification peut devenir si fixe qu’elle ferme toute possibilité de déplacement.

Prenons un exemple construit pour éclairer cette idée. Une personne se définit comme « celle qui ne dérange jamais ». Cette manière de se reconnaître organise ses relations : elle écoute, s’adapte, laisse volontiers la place. Mais lorsqu’elle souhaite exprimer un désaccord ou formuler une demande, les mots lui manquent. Parler l’exposerait à quitter la place dans laquelle elle se reconnaît et se croit reconnue. Une certitude sur soi est devenue un sens qui ne laisse plus de jeu.

Ce qui arrête peut-il aussi organiser ?

L’idée d’une inhibition participant au fonctionnement psychique apparaît dès les premiers travaux de Freud. Dans l’Esquisse d’une psychologie scientifique (1895), le moi retient la circulation de l’excitation. Cette retenue a une fonction précise : un investissement suffisamment intense du souvenir d’une satisfaction passée pourrait produire une satisfaction hallucinatoire, où ce souvenir serait pris pour une perception. En modérant cet investissement, le moi rend possible la distinction entre ce qui est représenté et ce qui est réellement perçu. Dans ce premier modèle, l’inhibition est donc liée à la possibilité de s’orienter dans la réalité.

Mon hypothèse concerne la participation de l’inhibition au maintien des repères subjectifs. Dans l’exemple proposé, une identification donne à la personne une place reconnaissable dans ses relations. Exprimer une demande remettrait cette place en question. L’empêchement de parler contribue alors à préserver cette organisation, tout en limitant les possibilités du sujet. Cet exemple éclaire une fonction possible de l’inhibition : maintenir une continuité lorsque le changement menace les repères sur lesquels on s’appuie.

Mon mémoire explore également une proposition plus forte : l’inhibition participe-t-elle à la constitution des repères qui rendent le monde habitable, au-delà de leur maintien ? Cette hypothèse, issue de ma lecture du nœud borroméen, demande notamment de préciser ce qui permet de rapporter cette fonction d’organisation à l’inhibition elle-même. La clinique des psychoses constitue une piste pour poursuivre cette recherche, en interrogeant les rapports entre inhibition, désinhibition et expérience de l’espace.

Les conditions d’un mouvement

Cette perspective engage la pratique analytique. Lorsqu’une inhibition fait souffrir, la possibilité d’un changement compte. Encore faut-il entendre ce que l’empêchement vient limiter, éviter ou maintenir.

À quels moments apparaît-il ? Quelles activités laisse-t-il possibles ? Qu’est-ce qui devient difficile à l’approche d’une décision ou d’un engagement ? Ces questions prennent leur portée dans la parole et l’histoire singulière de celui qui les rencontre.

Mon mémoire m’a conduit à explorer cette tension entre entrave et organisation. Si l’arrêt participe à maintenir une place, retrouver du mouvement engage aussi la possibilité de se situer autrement. Comment faire entendre une demande, soutenir un choix ou s’avancer dans une activité lorsque cela oblige à modifier les repères sur lesquels on s’appuyait jusque-là ?

Références

  • Freud, Sigmund, « Esquisse d’une psychologie scientifique » [1895], dans La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1986.
  • Freud, Sigmund, Inhibition, symptôme et angoisse [1926], Paris, Payot & Rivages, 2014.
  • Lacan, Jacques, Le Séminaire, livre XXII, R.S.I. (1974-1975), séance du 10 décembre 1974, transcription Staferla, staferla.free.fr/S22/S22 R.S.I..pdf.

Pour aller plus loin

  • La Clinique lacanienne, n° 26, « Inhibition », 2014/2, érès. Numéro consultable sur Cairn.info.

Julien Jalia, psychanalyste et psychothérapeute à Lille.
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